Petits contes guyanais

Blog de kuskus :Paroles de Kuskus, Petits contes guyanais

 A la base ces deux textes ont été écris pour un concours où il fallait écrire un livre pour enfants de moins de 300 mots.

 

Grand Père Kanawa :

 Grand Père Kanawa avait mangé du poulet décongelé avec ses petits enfants. Une fois de plus.

 Ils avaient pris le repas face à la télé et dos à la forêt. Aujourd'hui les enfants préfèrent la publicité aux chants des perroquets. C'est ainsi.

 Il faut l'avouer, la viande glacée qu'on a réchauffée n'a pas de goût. Grand Père Kanawa se souvenait d'il y a très longtemps, quand il était petit enfant. Presque le temps des dinosaures d'après les mômes du village.

 C'était l'époque où il suivait son père à la pêche. Debout sur la pirogue, il lançait le filet tandis que le père chantait des contes et légendes aujourd'hui oubliées.

 Ils ramenaient tant de poissons différents : l'énorma aïmara, le fougueux posson-tig, le vorace piraï, le placide koumarou qui broutait les salades du même nom,... 

Ils étaient tous si savoureux quand ils étaient grillés ou boucanés. Enfant, Grand Père Kanawa avait l'eau à la bouche rien qu'en les imaginant avec du kwak et des haricots rouges.

 Mais aujourd'hui les poissons avaient disparus on ne sait où. Rivières et forêts ne chantaient plus. Elles étaient malades, empoisonnées par la pollution des villes et le mercure des chercheurs d'or.

 On ne voyait plus de crapauds buffles coassant, de morphos bleutés et de colibris butinant. Et les enfants croyaient que le poulet ressemblait à un nugget et le boeuf à un steack haché !

 Alors Grand Père Kanawa prit sa pirogue et partit sur le fleuve. Il remonta très loin au coeur de la jungle, cherchant les poissons pour que ses petits enfants puissent enfin y goûter.

 Tout en pêchant, il chantait tristement la beauté de tout ce qui n'était plus...

 

 Les rêveries de Romaric :

 Romaric est heureux. Demain c'est peut être la fin des vacances mais il entre en CP... Chez les grands !!!

 Il va enfin apprendre à lire et à écrire ! Depuis le temps qu'il en rêvait !

 Il c'est bien amusé cet été quand même. Il a construit un château de sable et a ri aux éclats quand son petit frère Donatien a fui devant les vagues.

 Aujourd'hui, il fait très chaud. On croirait que les murs fondent. Kus Kus le chat c'est réfugié sous le divan tandis que maman, papa et Donatien font la sieste. 

 Mais Romaric, assis au pied de la véranda, veut profiter un peu du jardin et des fleurs aux couleurs éclatantes.

 Les feuilles du manguier tout proche s'agitent. Peut être est-ce un saïmiri curieux ou un toucan venu faire ses vocalises ? 

Mais le meilleur serait de voir un paresseux se déplaçant lentement de branches en branches. 

 Romaric entend un bruit léger parcourir les herbes hautes. Messire jaguar serait-il en chasse, traquant compère agouti ou le froussard cochon-bois ?

Et si l'on entend un fracas de branches brisées, ce n'est que le lourd maïpouri s'en allant au bain !

 Si l'on tend l'oreille, peut être entendra t'on des sifflements mélodiques : petit pikolèt s'entraîne à l'opéra tandis que le tyran quiquivi agaçe le voisinage.

Une brise caresse la joue et l'on peut s'imaginer un colibri.

 Des remous troublent la mare. Un caïman noir glisse près d'un anaconda à l'affût. Ce ne peut être que cela.

 Assis sur l'escalier, Romaric rêve d'animaux. De ses doigts il lisse leurs plumes, carresse leurs pelages. Il songe à ces singes, à ces oiseaux, à ces grands félins qui ne sont plus. 

Car dans le monde de Romaric la forêt n'existe plus...

mercredi 20 octobre 2010 06:29


Une nostalgie en technicolor

Blog de kuskus :Paroles de Kuskus, Une nostalgie en technicolor

Debout sur le sable noir, écrasé par un ciel parcouru de nuages immenses, je contemple l'océan opaque grossi par les alluvions de l'Amazone. Ici et là, la surface de l'eau est illuminée par une flaque de lumière. Au loin se dressent quelques îles éparses couvertes d'un moutonnement de forêt
A droite et à gauche, quasi désertes, les plages s'étendent jusqu'à l'horizon. On y voit de rares pêcheurs marchant à la lisière de l'écume, un filet à la main.
Abandonnés par le ressac, quelques poissons gisent sur le sol, le ventre gonflé par la pourriture et le soleil. Il y a des acoupas et des machoirans, parfois un diodon. Plus rarement, le cadavre d'une toute petite tortue luth qui n'a su trouver le chemin de la mer, errant pour l'éternité en cet étroit désert.
Les urubus noirs, sinistres petits vautours et sombres korbos, se repaissent de ces infortunés. Ils parcourent le ciel en un vol concentrique, se regroupant par dizaines pour planer sinistrement au dessus de nos têtes. Plutôt lâches, ils nous fuient en sautillant et reviennent se gaver de charognes dès que l'on c'est éloigné de quelques pas.
Derrière moi, la plage est bordée de cocotiers. Plus loin, on aperçoit un petit point d'eau luisant d'une couleur rouge sang. A l'heure où les hommes travaillent, de petits iguanes viennent parfois s'y baigner. Peut être que les aventuriers d'entre eux, ou en tout cas les plus rêveurs, s'avançent sur le sable et paressent devant l'océan, songeant aux terres situées de l'autre côté.
Souvent, déchiré entre la fraîcheur de l'air marin et un soleil de plomb, je suis comme un de ces iguanes. Je rêve aux contrées de l'autre et lointaine rive. Mon esprit revient en une terre sèche et ensoleillée où courent des guarrigues et des forêts de chênes vert. Je pense aux roches blanches affleurant des ruisseaux asséchés, aux bois tapissés de marrons et d'aiguilles de pins. 
Mes yeux fixent les vols des frégates au dessus des vagues et pourtant je suis ailleurs, à 7000 KM de là, souffrant d'ubiquité, transporté en un petit moment d'éternité où chute une blanche fleur d'amandier.
Avant, je me glissais sous l'ombrage d'un olivier et je rêvais de tropiques. Mais aujourd'hui, si loin à l'ouest de mon monde, éveillé par le chant moqueur des tyrans quiquivi voletant sous la frondaison des manguiers, je rêve de la Méditerranée et des collines dorées par les champs de blé, des pinèdes secouées par le vent et où piaillent les pies.
La lumière frappant le sentier blanc d'un sous bois, les volets pastels d'un village assoupi, une falaise rouge toisant les vignes... Je cultive une nostalgie en technicolor, idéalisant le moment où je remonterais vers les bois de la Madone. 
Puis je me retourne. La plage est dominée, écrasée par des monts vêtus d'une jungle luxuriante. Ils retentissent du chant de milliers d'oiseaux. Par endroit, la canopée est percée par un arbre fromager immense répandant alentour ses spores blancs et duveteux. On a alors l'impression que la neige tombe sur quelques parcelles de forêt tropicale.
Un monde si vaste à explorer. Suivre le fil envoûtant des fleuves déroulant paresseusement leurs eaux noires. Et dans les zones lointaines, vierges de l'Homme, deviner les aubes brumeuses où les nuages s'accrochent aux arbres sous les cris des singes hurleurs, ressac mystérieux traversant la forêt de part en part.
Entre mer et jungle, en cet instant précis, je me souviens aussi que je suis heureux ici...

mercredi 20 octobre 2010 06:25


Contes de la forêt rouge

Blog de kuskus :Paroles de Kuskus, Contes de la forêt rouge

C'était un livre magnifique relié de cuir rouge, parcouru d'une écriture fine et complexe qui brillait d'une encre noire de jais ayant su résister aux outrages des millénaires. 

Il fut écrit en des temps immémoriaux en une ville où aujourd'hui ne chante plus que le vent.

 Il était le coeur du temps, le portail menant au commencement d'un monde et à la fin d'un univers.

 Il était la parole de l'Homme Debout et des dompteurs de feu.

 Il était la voie pavée de mots remontant à une antre ancienne et sombre d'où naissaient les contes...

 

CONTE I : L'Adieu au Roi

 .1.

 Il était une fois une jolie jeune fille nommée Marna. Insouciante et gaie, avec son joli visage et ses yeux bleus glaciers encadrés de courtes mèches de cheveux blonds, elle incarnait la pureté de ce printemps durant lequel elle était née.

 Elle vivait dans une maisonnette de bois au sein d'une clairière verdoyante où chantait un ruisseau limpide. Tout autour bruissait la forêt, noire et profonde, retentissante du hurlement des loups à la nuit tombée.

Le père de Marna y était bûcheron. Armés de leurs haches lourdes et tranchantes, ils partaient ainsi une douzaine au coeur de cet océan de branches et de sève. C'était un univers fascinant et dangereux, peuplé de créatures étranges, dont les hommes ne voulaient jamais parler. Lorsqu'ils revenaient au village, leurs pas lourds s'arrachant difficilement à la boue, ils restaient mutiques, le regard fixé au loin. Il ne restait alors plus qu'à pleurer ceux qui n'étaient pas revenus.

 Marna connaissait peu la forêt. Son père lui avait résolument et fermement interdit d'y pénétrer. Souvent, cependant, elle longeait les bois quand elle se rendait au petit village, distant de quelques lieues, afin d'y acheter du beurre, du pain et du lait. 

Pendant la journée le trajet était fort agréable. Le pollen, naviguant avec somnolence sur les rayons de soleil, dorait le sentier et les arbres environnants. Marna appréciait de cheminer ainsi sous les trilles des rossignols et les sifflements des merles, s'arrêtant pour regarder chaque fleurs ou boire quelques gouttes d'eau aux rigoles parsemant sa route. Souvent, au détour d'un buisson, elle voyait passer de petits animaux, plus rarement un cerf, un chevreuil ou un sanglier.

Ainsi, même si elle aimait frôler de sa main les épis de blé mûr en écoutant le son lourd des cloches du hameau tout proche, elle ressentait toujours un léger pincement lorsque, franchissant un petit bosquet de bambous, elle parvenait aux champs du père Tomias à l'orée du bois.

 Mais à la nuit tombée, la forêt riante devenait un leu sinistre et sombre parcouru de craquements et de frôlements d'ailes. Parfois on pouvait voir briller une paire de yeux rouges.

Un jour les chasseurs du village avaient tué un ours monstrueux. Ils l'avaient trouvé devant le moulin à eau en train de se repaître du mâtin colossal chargé de gardé les lieux. Souvent Marna s'imaginait un monstre semblable sortant des frondaisons paisibles afin de humer les maisonnées. Elle se le figurait s'avançant chaque nuit sous sa fenêtre, patient, immobile, attendant le moment propice pour faire sauter les volets d'un coup de griffe et dévorer la jeune fille.

Pendant l'hiver les bois étaient encore plus glauques. Aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre. Tout était gris, morne et mort. Aussi bien le ciel morose que les arbres squelettiques ou la terre durcie par le gel.

Durant cette période, souvent, son père ne dormait que d'un oeil car les loups affamés n'hésitaient plus à pénetrer dans le poulailler. Combien de fois l'avait-elle vu, au petit matin, ahaner sous la morsure glaciale du vent en traînant le cadavre efflanqué d'un loup ?

Le lendemain il partait au village vendre la fourrure de l'animal quand il n'en faisait pas des bottines, des gants et des bonnets pour sa femme et ses enfants. Mais la seule chose que marna retenait, qui revenait hanter ses rêves, c'était la trace de sang rouge vif jurant sur l'herbe blanchie par le givre.

 Vint un soir où couvaient les nuages gris de décembre. Marna devait, à son grand dam, se rendre au village. Son père voulait y acheter un porcelet et un canard bien gras. Cela faisait des semaines que la jeune fille attendait ce moment avec impatience car ils auraient de la viande pour fêter le solstice d'hiver. Ce festin saurait la venger des perpétuelles soupes claires où surnageaient quelques morceaux de navets et de choux.

Mais ayant passé la journée entière à débiter des bouleaux pour avoir du bois de chauffage, le bûcheron était rentré épuisé et transi de froid. Il avait allumé la cheminée et c'était installé, sans un mot, sur un rustique tabouret de bois qu'il avait placé juste devant les flammes. Sa femme, qui au fil des années avait appris à interpréter les attentes de son mari, était sortie pour aller puiser un pichet de bière à la réserve.

Nul besoin de mots. Marna savait que ce serait à elle, la fille aînée, que reviendrait la tâche d'aller chercher les animaux à la ferme Bartek. Sa petite soeur était trop occupée à aider en cuisine. Quand à ses deux frères ils en étaient encore à l'âge où l'on babille des sons sans signification et où l'on s'émerveille devant la moindre tâche de lumière.

 Marna mit un châle sur ses épaules, enfila des chausses inconfortables et sortit sous la lumière dure et froide de la lune.

Il n'y avait pas un bruit. Juste un ciel noir comme l'encre.

 .2.

 La jeune fille leva sa petite lampe à huile afin d'éclairer le sentier. La lueur, faible et orangée, ne parvenait pas à illuminer ne serait-ce qu'un pouce de terrain. Elle semblait se heurter à un mur épais.

Marna n'avait jamais vu une telle pénombre, une obscurité si intense qu'elle semblait avaler la nuit même.

Seule la petite flamme tressautant devant elle, semblait encore lui indiquer qu'il existait un monde de mouvements et de couleurs. Un monde qui n'était point celui du vide, du néant, de la mort tout simplement.

Mais que se passerait-il lorsque la mèche serait entièrement consumée ? Est-ce que le noir infini avalerait entièrement la jeune fille ? La retiendrait prisonnière en un monde où les idées même de temps et de lumières ne sauraient être imaginées ?

Marna tremblait, saisie d'une peur irrationnelle et incontrôlable. Elle avait beau se morigéner, se répéter sans cesse qu'elle n'était plus une petite enfant pour avoir ainsi peur du noir, rien n'y faisait !

Mais elle ne pouvait reculer ! Son père ne la comprendrait pas. C'était un homme rationnel faisant peu cas des superstitions et qui ne croyait qu'aux monstres qu'il pouvait voir.

Elle continua ainsi son chemin, s'engloutissant en une terreur affreuse. Elle leva les yeux vers le ciel. Les étoiles avaient sombré. Elle aurait tout donné pour entendre le craquement d'une brindille que l'on foule du pied, le hululement d'une chouette, voir même les cris stridents d'une chauve-souris.

Et alors vint le son.

 Au départ, il était faible et engourdi, semblable au battement cardiaque d'une quelconque gigantesque créature.

Peut-être un dragon ou un ogre guettant le frêle dîner qui avançait sur le sentier obscur ? Ou peut-être l'avait-il déjà englouti ? Peut-être cheminait-elle en son sein, condamnée à lentement y dépérir ?

Le bruit devint plus proche, plus fort. Marna y reconnut alors la peau tendue d'un animal que l'on battait en rythme.

C'était un tambour ! Mais alors un tambour énorme, tel celui dont l'on jouait à la parade des fous durant le carnaval.

Mais d'où pouvait venir cette musique ? Jamais les villageois ne feraient durant cette période, en cet endroit et à cet heure-ci. Puis pouvait-on parler de festivités en écoutant ce son lourd, sinistre et primitif qui évoquait quelques rites sacrificiels aussi anciens que sanglants.

 Perdues dans ses sombres pensées, Marna n'avait point vu que la mèche de sa lampe arrivait à sa fin. La lumière tressauta, lutta quelques secondes et enfin s'éteignit.

Et, en un instant, Marna fut totalement submergée par la nuit. Affolée, elle tournait en tout sens sans rien y voir tandis que le tambour continuait sa sarabande, semblant se moquer et se réjouir du désespoir de la jeune fille.

Où aller ? Que faire ? Marcher c'était se perdre à coup sûr ! Pourtant si elle restait, qui sait ce qui pouvait se faufiler vers elle ? Mais peut-être attendait-on qu'elle bouge avant de l'attaquer ? Valait-il mieux rester sur place et attendre que le soleil se lève ? Mais si cette obscurité devait être éternelle ?

 Marna croyait devenir folle ! Et alors, au loin, elle vit une lumière verdâtre qui semblait provenir de l'endroit même d'où sourdait les pulsations du tambour.

La jeune fille décida de marcher vers la lueur. Elle savait qu'elle risquait d'y trouver des monstruosités innommables. Cependant, elle préférait cela car, au moins, elle les verrait. Elle ne voulait pas attendre de mourir sous les coups d'une créature qui s'approcherait dans sa nuit et dont elle ne sentirait, au dernier instant, que les crocs déchirer sa chair.

Marna marcha donc vers la lumière en un trajet interminable, récitant des prières infantiles et s'imaginant des orgies sanglantes,espérant un prince charmant et redoutant le prédateur.

Elle déchira sa robe aux ronces multiples,s'y égratigna les mains, les jambes, le visage, s'y emmêla les cheveux en y laissant quelques touffes douloureuses. Mais elle continuait son chemin dans un état second, sonnée par la peur.

La lumière verdâtre et morbide devint de plus en plus intense, découvrant un paysage désolé d'arbres rabougris et secs. Les sons du tambour étaient assourdissants. Marna parvint aux abords d'une clairière. En son centre, la jeune fille y vit un spectacle stupéfiant.

 .3.

 Un chêne grand comme plusieurs maisons se dressait fièrement. Son ombrage majestueux semblait courir d'un bout à l'autre de la petite prairie. Des torches fixées sur des trépieds en fer forgé avaient été installées tout autour de l'arbre. A chacune des branches pendait un tout petit lumignon. Et chacun diffusaient une même lumière verte.

Marna avait l'impression d'admirer un ballet spectral. Peut-être était-elle tombé sur ce légendaire sabbat des morts dont les anciens ne parlaient qu'en tremblant ?

 Parcourant en ligne droite l'espace compris entre le chêne et l'orée du bois, on pouvait voir une tranchée profonde et boueuse qui, à sa fin, s'engouffrait dans un trou béant qui s'ouvrait dans les entrelacs des racines de l'arbre géant.

On aurait dit une bouche cruelle et édentée. C'est de ce gouffre affreux que semblait monter les martèlements du tambour.

 Marna, comme hypnotisée par ce mystère dont elle voulait tout connaître quitte à ce que la fin en soit funeste, décida d'explorer l'intérieur de l'arbre.

Tout d'abord elle se laissa choir dans la tranchée et s'enfonça de deux pieds, au moins, dans une boue noirâtre et visqueuse. Engluée jusqu'aux genoux, elle se déplaçait avec difficultés, combattant sans répit afin d'arracher ses jambes à l'étreinte collante du sol. Dans un bruit de succion, Marna perdit ses deux souliers et dut continuer à cheminer ainsi dans cette fange infâme, grouillante de lombrics et de scolopendres.

Plusieurs fois, au cours de ce laborieux parcours, fut-elle tentée de rebrousser chemin. Cependant, avec obstination et malgré la peur, la fatigue et des muscles de plus en plus endoloris,elle continua d'avancer. Enfin, Marna parvint à la crevasse qui s'ouvrait sous les racines du chêne.

 La cavité était lisse et l'air qui en sortait semblait sec et chargé de poussières. L'espace semblait suffisamment grand pour qu'un enfant de 10 ans puisse y marcher debout.

Dès l'entrée, des marches taillées dans un espèce de grès brunâtre s'enfonçaient dans les entrailles de l'arbre. L'ensemble était faiblement éclairé par une douce lueur mordorée qui semblait sourdre de l'écorce même du titan.

Marna emprunta l'étrange escalier et descendit vers le coeur de la terre. Rapidement, elle dut franchir un passage étroit et jaillit du bois vers la pierre. Le voyage continuait en un royaume minéral, un boyau de quartz luminescent.

Sur chaque côté une frise délicate avait été gravée. Elle représentait des évènements anciens, des mythologies oubliées. Elle figurait une cosmogonie complexe, l'essence des contes premiers.

 Mètre après mètre, les images se succédaient. Un château d'or toisant une forêt verdoyante. Une déesse rousse, aux cheveux ondulés, vêtue de brocart bleu, se promenant au milieu des pêchers. Une reine, majestueuse et terrible, trônant sur une montagne de têtes coupées. Des guerriers élancés, armés d'épées bleutées, se présentant devant le portail noir d'une forteresse où hurlaient les loups. Des être trapus, portant une longue barbe, explorant les grottes les plus profondes afin d'en extraire l'or et le rubis. Des dragons vermillons, hauts comme des collines, dormant au sommet de leur gigantesque trésor. Un dieu musculeux et irascible , debout sur un bateau naufragé, affrontant un serpent de mer au souffle venimeux. Des archers à genoux tirant sans relâche sur un monstre s'apprêtant à dévorer le soleil. Une princesse gracile pleurant des larmes de cristal une fois son cou tranché...

 Des échos revenaient à Marna. Des souvenirs lointains quand toute petite elle écoutait son oncle conter de vieilles légendes durant ces soirées d'hiver où le gel raccourcissait les journées. C'était un ermite bourru venant avec la pluie et repartant avec l'éclaircie, qui hantait les landes avec son troupeau de moutons et son chien borgne. Il était mort il y a bien longtemps et les histoires, qu'il disait colportées par les bruyères et les ruisseaux, avaient été oubliées. Maintenant, quand régnait les frimas, on discutait du cochon qui engraissait et de l'orge qui ne voulait point pousser. Le soir, devant un bol de soupe que l'on lampait ensuite en silence, on récitait une prière car l'on avait oublié les fées.

Une sagesse ancienne, ponctuée d'éclats sanglants, c'était assoupie. Mais l'Histoire de ce monde terrible et merveilleux avait été gravée par des artistes inconnus dans un corridor enfoui sous une forêt sombre. Et les contes reposant en cette crypte de quartz attendaient que l'Homme les colportent à nouveau de montagnes en landes, le long des fleuves et des chemins forestiers, dans les venelles boueuses des villes fortifiées et dans les fermes perdues balayées par le vent.

 Le rythme du tambour traversait le couloir, le faisant vibrer sourdement. Cela ajoutait à l'aspect ancestral, primitif de l'oeuvre que contemplait Marna. Les créatures qui avaient gravée ces motifs devaient être incroyablement anciennes. Surement plus vieilles que les grandes cités et les empires puissants qui dictaient leurs lois à l'Homme. Certainement plus vieilles que l'humanité elle même d'ailleurs.

D'instinct, Marna sentait qu'elle allait rencontrer le maître d'oeuvre de cette frise gigantesque, aussi ancienne soit-elle. Elle savait qu'il se tenait debout, à l'attendre, dans une pièce proche.

Déjà elle voyait se détacher une ouverture rectangulaire creusée à même la roche. Ce n'était plus qu'une question de secondes.

mercredi 20 octobre 2010 06:20


Round Midnight

Blog de kuskus :Paroles de Kuskus, Round Midnight

 

Je vous propose la première partie d'une nouvelle policière qui n'est pas encore terminée pour l'instant. Cependant n'hésitez pas à me donner votre avis !

 

 .1.

 La pluie avait trempé l'asphalte. Ici et là des flaques d'eau réfléchissaient la lumière des réverbères. Tout autour, les rues étaient noires de nuit. Un décor à la Chandler. Une atmosphère de films noirs.

Une scène parfaite pour sa dernière ronde. Quarante années de boulot qui se terminaient aujourd'hui aux alentours de minuit. Et demain avec Louise, la femme qui supportait sa déprime et son pessimisme depuis plus de 30 ans, il descendrait l'autoroute jusqu'aux plages du sud. Il s'installerait sous le soleil et les palmiers, passant le restant de ses jours à pêcher le marlin et à écouter le cri des mouettes. Il serait enfin loin de cette ville tentaculaire, de ses tours immenses qui perçaient le ciel, de ses maisons délabrées où vivotaient les crackés, de ses avenues glauques gorgées de sex-shops aux néons criards, de ses rues tristes où gisaient les cadavres tatoués des gamins fauchés par les gangs,...

 Il avait choisi, pour sa dernière fois, d'arpenter le quartier à pieds et, surtout, de le faire seul. Evidemment c'était dangereux et, même, très certainement interdit. Mais que refuser à un vieux bougre qui tirait sa révérence après quatre décennies à trimer dans un des services de police les plus durs du monde ?

Et puis la voiture de service ce n'était plus si sûr que cela ! Aujourd'hui les mômes tiraient à vue, à coup de fusils mitrailleurs, dès qu'un pare brise condé se profilait !

Mais, surtout, il voulait, une dernière fois, être en communion avec la rue. Il connaissait toutes ses histoires, tous ses secrets, ses secrets, ses illusions et ses peines. Il avait fouillé au plus profond de son intimité. Il lui devait bien un adieu. C'était la moindre des choses.Et à dire vrai, il avait bien envie de sentir battre le pavé sous ses pieds, de patrouiller comme au bon vieux temps quand il était encore un "rookie".

 Il avait la nostalgie de cette époque. Pourtant, elle n'était pas beaucoup plus douce qu'aujourd'hui. Bien au contraire. Dès son premier mois, d'ailleurs, il avait été plongé dans un bain de sang...

 .2.

 Il se souvenait avec vivacité des évènements. L'après-midi caniculaire avait plongé le block entier dans la torpeur. Seuls couraient dans la rue, se brûlant les pieds sur l'asphalte fondue, des gamins dépenaillés occupés à faire sauter les bornes d'eau afin de s'ébrouer dans des geysers improvisés. Joli paradoxe citadin, les routes étaient inondées alors que les plantes vertes, accrochées aux balcons, dépérissaient sous la sècheresse. 

Quand à lui, à peine âgé de 20 ans, il patrouillait avec un collègue guère plus vieux que lui. Ils réprimandaient avec bonhommie les mômes turbulents qui gaspillaient l'eau municipale puis ils saluaient les rares adultes, sirotant une bière ou fumant une cigarette, assis au bas de leur immeuble. Certains y passaient leur journée entière à discuter de tout et de rien avec les copains tandis que, juste derrière, les femmes s'occupaient en silence de la marmaille.

Parfois, ils croisaient de petits groupes hétéroclites massés autour d'une vieille table pliante. Ils jouaient, le plus souvent, aux dominos qu'ils claquaient bruyamment dans un flot d'injures et de rires. Les plus vieux, à l'écart, buvaient une citronnade noyée par des glaçons énormes, de vrais icebergs !

 Et, soudainement, la quiétude de cette journée d'automne ensoleillée fut rompue par une détonation sourde.

 Les deux policiers se précipitèrent vers la zone où avait éclaté le coup de feu. Deux blocks plus loin, ils tombèrent sur le cadavre d'une jeune femme. Elle était plutôt jolie, avec des cheveux châtains clairs mi-longs. Elle gisait sur le ventre, sa bouche légèrement entrouverte sur un filet de sang. Ses yeux verts, qui peu à peu s'éteignaient, fixaient une rigole située non loin de là. Dans ses derniers soubresauts, son âme avait fixée l'image de paquets de cigarettes cabossés et de reliefs de nourriture couverts de boue...

Son dos n'était qu'une large plaie sanglante et fumante, un champ de douleur labouré par une décharge de chevrotines. Les impacts avaient ravagé le corps frêle de la jeune femme. Ils avaient, très certainement, brisé la colonne vertébrale. Sans compter les organes vitaux qui avaient éclaté au passage.

Le coupale se tenait juste derrière, adossé à une vieille dodge. Il tenait encore en mains un fusil à canon scié. C'était un rouquin trapu arborant des muscles noueux sous son tee shirt noir. Il allait pieds nus et portait un jean élimé. Ses yeux étaient perdus dans le vide.

Quand il vit débouler les flics du coin de la rue, à peine conscient de ses actes, il pointa son arme et fit feu à nouveau. Déployés en un éventail destructeur, les projectiles se logèrent dans les murs, brisèrent les vitres des maisons et les pare-brises des voitures. 

Le vieux flic se souvenait que sur l'instant, il avait été transporté par un shoot d'adrénaline. La peur restait terrée loin derrière l'excitation. Son cerveau turbinait à 100 Km/H. Il s'apprêtait à dégainer quand il vit, à ses côtés,son collègue immobile et droit, le teint de plus en plus pâle. Il regardait obstinément sa poitrine où s'étendait une grande tâche rouge brun. Cela dura quelques secondes, cela dura une éternité. Puis il s'écroula, avec un bruit mat, sur le sol goudronné. L'hémorragie était trop importante. Il mourut en quelques instants. La peur revint au pas de charge.

Le forcené, toujours hébété malgré la lueur de désespoir que l'on lisait dans ses yeux noirs, retourna son arme contre lui. L'image était écoeurante. La tête explosa et s'ouvrit comme une mangue trop mûre. Un geyser rosâtre et rouge, mêlant sang, os et matières cérébrales, éclaboussa toute l'aile droite de la dodge.

Ses seuls souvenirs de la suite des évènements, avant que ne se déclenche le maëlstrom des policiers, des ambulanciers, des curieux et des journalistes, étaient un sentiment de néant alors qu'il se tenait seul, debout et sonné, au milieu d'un carnage.

 Non, assurément, il n'avait pas vécu que des affaires sympas. En plusieurs décennies de boulot, il avait vu son lot de saloperies, bu son comptant de désespoir.

 Il y avait ce vieux juif ukrainien, Azraël Loew. Un mec humble et discret qui bossait comme un acharné car il n'avait plus que cela dans la vie. Le policier avait procédé à son arrestation il y a de cela 25 ans.

Loew avait passé la nuit entière à regarder des photos sépias prises dans un petit village d'Ukraine non loin de Kiev. Un hameau doux et bucolique, où les isbas somnolaient au coeur d'un océan de blé mûr. Aujourd'hui ce lieu n'était plus, tout comme les visages à jamais capturés par les photographies. Les ouvriers agricoles partant en souriant travailler les champs n'étaient plus. Les jeunes filles se préparant à danser, une couronne de fleurs enserrant leur tête, n'étaient plus. Et tant d'autres qui, comme eux, avaient disparu dans les ravines de Babi Yar. Les einsatzgruppen avaient détruit un monde, ne laissant derrière eux qu'un sillage de cendres.

Et le vieux pleurait les êtres disparus et la terre morte, égrenant les noms sans s'arrêter pour que la mémoire n'oublie pas les visages anéantis par l'Histoire.

Puis, le matin , il s'était saisi d'un antique revolver et avait prit un métro brinquebalant se rendant au centre-ville. Il était entré dans un café lounge du quartier d'affaires et avait tiré, à bout portant, sur Richard D. Weinadler, un type costaud d'une soixantaine d'années. Il l'avait touché en pleine gorge. Weinadler était un salopard roué et roublard qui inondait les journaux de sa prose raciste et antisémite, hurlait son amour pour Hitler et sa conviction que la Shoah n'était qu'un mensonge. Il crachait sur le souvenir des morts, niait leur existence tragique. C'était le blasphème ultime aux yeux de Loew.

Après ce meurtre, le vieil ukrainen avait été condamné à 15 ans de taule.Il avait accepté la sentence avec placidité. Il était sorti au bout de 5 ans, en raison de son âge et de sa bonne conduite. Deux ans plus tard, alors qu'il entrait dans son immeuble, il fut accosté par deux camés, abrutis par l'héroïne et les théories d'extrême droite, qui le flinguèrent sur son palier.

 Le sang appellait le sang. Sans cesse. C'était  irrésistible, inéluctable.

mercredi 20 octobre 2010 06:13


Seua

Blog de kuskus :Paroles de Kuskus, Seua

Pour étrenner je vous propose une nouvelle de ma composition inspirée d'un voyage en Thaïlande. C'est loin d'être parfait mais j'espère tout de même que cela vous plaira ( je l'ai écrit il y plus de 3 ans et donc le style est souvent très maladroit ! )



Il avait fui lorsque le sang était passé sous la porte. Une fois son forfait accompli, il était resté des heures dans cette chambre d'hôtel miteuse à contempler un gecko impavide. Pendant ce temps, la télé locale diffusait, à grand renfort de dialogues bruyants, des animés rigides en 3D préhistorique dont la musique stridente vrillait son crâne déjà passablement perturbé. 

Combien d'heures était il resté ainsi dans cet état d'hébétitude semi comateuse ? Il ne saurait le dire. Il avait perdu toute notion du temps, comme si il était mort lui même, comme si il s'était tranché sa propre gorge. 

Puis il avait vu l'héméglobine suintante... Et cela avait précédé les terribles souvenirs. La colère noire. La sensation d'une lave dévorante accaparant ses veines, accaparant son coeur, accaparant son esprit. La fureur qui asséchait la gorge. Les larmes qui perlaient, reflet de l'incapacité d'exprimer sa douleur. Et cette envie de hurler, cette sensation que le cri primal stopperait ces ressentiments bouillonnants, les ferait ressortir en une sucession de filandreuses tentacules noires. 

Et Elle restait là, son sourire en coin vissé au visage. Affichant cet air cynique, moqueur qu'il ne supportait plus. Enragé, les pires insultes franchissant le seuil de ses lèvres, il avait saisi son rasoir. Il avait frappé directement la pâle zone située sous le menton. Elle hoqueta de surprise et tandis que ses yeux s'éteignaient, la plaie s'ouvrit. Spectacle écoeurant et sublime. Le temps semblait s'être arrêté. Il avait distinctement vu les flots rouges sourdre lentement de la blessure, conquérir, subjuguer le corps blanchâtre, dégringoler jusqu'au sol tel un flot de cascades écarlates. 

Au ralenti, le corps sans vie s'écroula. 

Maintenant la réalité revenait au pas de charge. Le liquide coulant au travers de sa chambre criait sa culpabilité, la lui jetait à la face. La lourdeur moite de l'air pesait sur lui comme un carcan. Il devait fuir. 

Il se leva d'un bond, enfila sa veste, attrapa passeport, portefeuille et sortit en courant. Il prit à peine le temps, sous le regard étonné de vénérables séminaristes lisant le Bangkok Post, de jeter les clés au receptionniste. Dans la cour de l'hôtel, ensoleillée et éclatante des fleurs multicolores nouvellement plantées, il héla un de ces pick up rouge à la fois bus et taxi. 

Les rues étaient animés de cette joie, de ce gai murmure propre au campus de la CMU. Sous de rustiques vérandas de bois, des étudiants flirtaient ou bachottaient en sirotant un café glacé. Puis, attirant le regard, passait un groupe de jeunes filles en uniformes de lycéennes riant sous les ombrages des arbres vénérables abritant les mini autels animistes. Des scooters chargés, parfois de 3 ou 4 passagers, vrombissaient en soulevant la poussière ocre des routes de latérite tandis qu'ici et là un chien roux couard et efflanqué quémandait, en grognant, de quoi se nourrir. Ce spectacle glissait sur le meurtrier comme l'eau sur une plaque de fer. Carapaçonné comme il l'était dans sa folie grandissante seules l'atteignaient ses propres meurtrissures. 

Tout en montant dans la cabine avant du taxi, il regarda le paysage qui s'étendait à l'horizon, les vertes montagnes couvertes de jungles, tâchées par endroits d'arbres aux feuillages oranges ou aux fleurs roses, et qui dans la canicule de l'après midi semblaient s'auréoler d'une brume dorée. Il sentait, en lui même, l'appel de ces lieux nimbés de mystère, d'oubli peut être. Il devait s'y rendre. Seule l'obscurité de la forêt vierge pouvait répondre à celle de son âme. 
Le chauffeur accepta de le conduire dans les collines se situant au delà du temple de Doï Suthep. Il ne rechigna pas lorsqu'on lui demanda 1000 bath, prix qu'il savait effarant pour une telle course. Mais peu lui importait dorénavant l'argent et tant d'autres choses. En enfer la monnaie n'est d'aucune utilité. 

Le véhicule, bringuebalant de ci, de là, montait difficilement la pente abrupte menant à Doï Suthep. Parfois une percée de lumière au milieu du luxuriant écran végétal permettait d'apercevoir la grande ville en contrebas, tâche grisâtre et flou effleurant les nuages de pollution. 

Mais ici le ciel était d'un bleu éclatant. Le béton avait laissé sa place au réseau enchevêtré des lianes. Aller à Doï Suthep lui semblait être un retour vers la Foi. Non pas la seule foi religieuse mais plutôt quelque chose de plus ancestral, d'enfoui au sein de l'âme humaine. Comme une pulsation qui unissait l'Homme à la terre primordiale. Cette terre des origines, belle et sauvage. L'asphalte semblait peu à peu ingurgitée par la jungle, effaçant la civilisation, imposant un mouvement lent et profond qui digérait l'humain et sa morale superflue, le recrachant enfin, éclat de vie brut, dépourvue de toute notion de Bien ou de Mal. C'est ce qu'il désirait le plus. Dans la cour de l'hôtel il avait vu juste. 

Telles étaient les promesses de la jungle. Telles étaient les promesses de l'Ombre. 

Le taxi-bus déposa ses hordes de touristes et de croyants au pied du vertigineux escalier du temple. Alors que le chauffeur discutait avec ses confrères massés autour des boutiques de souvenirs, il ne put s'empêcher de regarder les deux imposants nagas de pierre protégeant les pieux visiteurs de ce joyau noir, cette tentation, qu'offraient les frondaisons alentours. 

En cahotant, la voiture repartit, l'arracha à cette vision et continua son trajet laborieux sur une route de plus en plus mauvaise. Bientôt, la forêt laissa la place à des étendues d'herbes jaunies et brûlées par le soleil. Mais au détour d'un virage, et à son grand soulagement, le fourmillement végétal reprit ses droits. Il décida alors soudainement de s'arrêter, ne supportant plus les babillages du conducteur et les miaulements musicaux d'une pop locale crachée par une autoradio à bout de souffle. 

Il marcha de longues minutes, entouré d'un inextricable corridor végétal. Il n'y avait personne. La chaleur écrasante, dure, presque palpable n'était atténuée par aucune brise de vent. Et le silence, un silence effrayant, régnait. Même pas un piaillement d'oiseau, ou un crissement d'insecte, pourtant si nombreux dans ces régions. Rien. Il aperçut alors un maigre sentier boueux s'enfonçant dans les fourrés. Il l'emprunta aussitôt, plongeant au sein des bois. Etrangement, dès qu'il y eut pénétré, le silence fut remplacé par le fracas. Des centaines de volatiles semblèrent hurler en même temps comme si ils voulaient intimider, rejeter ce corps étranger dont le mal pouvait les contaminer. Il ne céda point et continua son chemin. 

Il chemina un temps interminable. Le sentier disparu laissant place à la nature la plus sauvage, la plus désordonnée. Il enjamba des troncs d'arbres pourrissants afin de passer des rivières, ne jeta pas un oeil aux cascades étincelantes qui s'offrait à lui au détour d'une clairière, ne se soucia pas de la pluie et de son tambourinement obsédant sur les feuilles et les fougères, ne s'émerveilla pas de la lumière perçant violemment la canopée. Mais il n'oubliait pas. Les souvenirs l'obsédaient. Son voyage au coeur de l'Ombre semblait les raviver. Il rageait. Ce n'est pas ce qui était prévu. 

Et le visage de la morte ne cessait de le hanter, se projetant inopportunément sur l'écran vert qui se déroulait devant lui. Il se rappelait leur rencontre, la tendre puis dévorante passion des débuts, la douceur infinie de se réveiller dans ses bras, les rêves fous de construire à deux un bonheur éternel. Mais il se rémémorait aussi la lente déliquescence de leur couple, la rancoeur et la haine entretenues chaque jours par le moindre mot, le moindre oubli. La cruauté n'avait pas tardé à pointer son sale museau et avec elle les vexations quotidiennes, l'exploitation de la moindre faiblesse afin de mettre l'autre à genoux. Et surtout les mots utilisés comme des armes afin de déchirer l'âme et l'amener au seuil de la folie. Et pourtant ils ne pouvaient se séparer, se blessant sans cesse au nom d'une minuscule étincelle qui ne voulait s'éteindre. Ils avaient fait ce voyage afin de prendre un nouveau départ dans un monde nouveau. 

C'était un échec. Il avait son sang sur les mains. Il avait contemplé son agonie. Cet ultime espoir déçu l'avait mené sur une voie où il était impossible de faire marche arrière. Il avait franchi la barrière. Il était un meurtrier. Il était un monstre. Il semblait bien loin maintenant ce salopard ordinaire qu'il était auparavant, cette loque humaine oubliant son mal être en éclusant au bar du coin 

Et la douleur était de plus en plus pressante. Les bruits de la jungle, la chaleur, l'humidité semblaient l'exacerber. 

Remords. Souffrances. FOLIE. 

Son crâne explosait. Le rire de la défunte, son regard après leur premier baiser se superposait à la gorge déchirée, à son souffle expirant. Le film de ses souvenirs les plus heureux étaient projetés sur la mare rouge de l'hémoglobine envahissant le carrelage d'une salle de bain tropicale. 

Il voulait hurler sa rage, la jetait au dehors avec une puissance qui le détruirait lui même, l'annihilerait. 

Il courait aveuglé par la fureur et la douleur. Il trébuchait, tombait, s'écorchait, percutait il ne savait trop quoi. Mais il continuait sa course folle, mendiant une fin prochaine. 

Et il cria, cria à en cracher du sang. Chant funèbre et primal sortit du fond des âges. Son corps éclata de douleur. Il tomba à genoux dans une boue brunâtre, les yeux exorbités. Ses muscles l'écartelaient, sa mâchoire le déchirait de l'intérieur, ses membres le tiraillaient en tout sens, ses organes semblaient au bord de l'implosion, sa peau se déformait. Il lacéra ses habits et de ses ongles stria sa peau de zébrures sanguinolentes qui noircirent peu à peu. Et le cri continuait, de plus en plus fort, de plus en plus dur, de moins en moins humain. 

Sa cervelle bouillonnait, fusionnant, en un magma infâme, souvenirs et sentiments afin de ne laisser que l'horreur, la simplicité de la barbarie. Et par dessus tout il ressentait l'Envie, dévorante, inextinguible. L'Envie de donner la mort. L'anéantissement comme seul remède à son mal. L''Envie du sang. Il en voulait encore et encore afin de s'en repaître, de s'y baigner, de s'y oublier. Plus rien ne subsistait en son esprit sauf ce Sang. Liquide divinement mortifère l'appelant de sa lugubre litanie. Finalement la jungle l'avait exaucé et lui avait donné l'oubli. L'oubli contre la destruction. Ses dents condamnées à arracher la chair vive, finalement c'était mieux que rien. 

Et le cri devint rugissement. 

Une forme souple, féline et fauve bondit vers l'ombre des arbres, vers ce royaume des ténèbres qui dorénavant serait le sien. 



Plusieurs jours plus tard, un jeune garçon revint paniqué dans un village passablement délabré des Hill Tribes. Il affirma avoir aperçu alentour un tigre gigantesque traînant le cadavre d'une chèvre au travers des fourrés. On se moqua de lui. Cela faisait longtemps que les tigres avaient disparu de la province. D'ailleurs, comme tout le monde le savait, les derniers survivants se terraient dans les lointaines provinces de l'est . Mais ils déchantèrent quand, à la saison des pluies, le sang commença à couler. 



FIN 



Lexique : 

Bangkok Post : Journal thaï anglophone lu principalement par les touristes et les hommes d'affaires. 

CMU: Chiang Maï University 

Chiang Maï : Deuxième plus grande ville de Thaïlande. 

Doï Suthep : Gigantesque et superbe complexe bouddhiste surplombant Chiang Maï. 

Hill tribes : Région de collines de la province de Chiang Maï abritant les ethnies minoritaires du nord de la Thaïlande ( Hmong, Méo, Lao,... ). 

mercredi 20 octobre 2010 06:08



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