C'était un livre magnifique relié de cuir rouge, parcouru d'une
écriture fine et complexe qui brillait d'une encre noire de jais
ayant su résister aux outrages des millénaires.
Il fut écrit en des temps immémoriaux en une ville où
aujourd'hui ne chante plus que le vent.
Il était le coeur du temps, le portail menant au
commencement d'un monde et à la fin d'un univers.
Il était la parole de l'Homme Debout et des dompteurs de
feu.
Il était la voie pavée de mots remontant à une antre
ancienne et sombre d'où naissaient les contes...
CONTE I : L'Adieu au Roi
.1.
Il était une fois une jolie jeune fille nommée Marna.
Insouciante et gaie, avec son joli visage et ses yeux bleus
glaciers encadrés de courtes mèches de cheveux blonds, elle
incarnait la pureté de ce printemps durant lequel elle était
née.
Elle vivait dans une maisonnette de bois au sein d'une
clairière verdoyante où chantait un ruisseau limpide. Tout autour
bruissait la forêt, noire et profonde, retentissante du hurlement
des loups à la nuit tombée.
Le père de Marna y était bûcheron. Armés de leurs haches lourdes
et tranchantes, ils partaient ainsi une douzaine au coeur de cet
océan de branches et de sève. C'était un univers fascinant et
dangereux, peuplé de créatures étranges, dont les hommes ne
voulaient jamais parler. Lorsqu'ils revenaient au village, leurs
pas lourds s'arrachant difficilement à la boue, ils restaient
mutiques, le regard fixé au loin. Il ne restait alors plus qu'à
pleurer ceux qui n'étaient pas revenus.
Marna connaissait peu la forêt. Son père lui avait
résolument et fermement interdit d'y pénétrer. Souvent, cependant,
elle longeait les bois quand elle se rendait au petit village,
distant de quelques lieues, afin d'y acheter du beurre, du pain et
du lait.
Pendant la journée le trajet était fort agréable. Le pollen,
naviguant avec somnolence sur les rayons de soleil, dorait le
sentier et les arbres environnants. Marna appréciait de cheminer
ainsi sous les trilles des rossignols et les sifflements des
merles, s'arrêtant pour regarder chaque fleurs ou boire quelques
gouttes d'eau aux rigoles parsemant sa route. Souvent, au détour
d'un buisson, elle voyait passer de petits animaux, plus rarement
un cerf, un chevreuil ou un sanglier.
Ainsi, même si elle aimait frôler de sa main les épis de blé mûr
en écoutant le son lourd des cloches du hameau tout proche, elle
ressentait toujours un léger pincement lorsque, franchissant un
petit bosquet de bambous, elle parvenait aux champs du père Tomias
à l'orée du bois.
Mais à la nuit tombée, la forêt riante devenait un leu
sinistre et sombre parcouru de craquements et de frôlements
d'ailes. Parfois on pouvait voir briller une paire de yeux
rouges.
Un jour les chasseurs du village avaient tué un ours monstrueux.
Ils l'avaient trouvé devant le moulin à eau en train de se repaître
du mâtin colossal chargé de gardé les lieux. Souvent Marna
s'imaginait un monstre semblable sortant des frondaisons paisibles
afin de humer les maisonnées. Elle se le figurait s'avançant chaque
nuit sous sa fenêtre, patient, immobile, attendant le moment
propice pour faire sauter les volets d'un coup de griffe et dévorer
la jeune fille.
Pendant l'hiver les bois étaient encore plus glauques. Aucun
chant d'oiseau ne se faisait entendre. Tout était gris, morne et
mort. Aussi bien le ciel morose que les arbres squelettiques ou la
terre durcie par le gel.
Durant cette période, souvent, son père ne dormait que d'un oeil
car les loups affamés n'hésitaient plus à pénetrer dans le
poulailler. Combien de fois l'avait-elle vu, au petit matin, ahaner
sous la morsure glaciale du vent en traînant le cadavre efflanqué
d'un loup ?
Le lendemain il partait au village vendre la fourrure de
l'animal quand il n'en faisait pas des bottines, des gants et des
bonnets pour sa femme et ses enfants. Mais la seule chose que marna
retenait, qui revenait hanter ses rêves, c'était la trace de sang
rouge vif jurant sur l'herbe blanchie par le givre.
Vint un soir où couvaient les nuages gris de décembre.
Marna devait, à son grand dam, se rendre au village. Son père
voulait y acheter un porcelet et un canard bien gras. Cela faisait
des semaines que la jeune fille attendait ce moment avec impatience
car ils auraient de la viande pour fêter le solstice d'hiver. Ce
festin saurait la venger des perpétuelles soupes claires où
surnageaient quelques morceaux de navets et de choux.
Mais ayant passé la journée entière à débiter des bouleaux pour
avoir du bois de chauffage, le bûcheron était rentré épuisé et
transi de froid. Il avait allumé la cheminée et c'était installé,
sans un mot, sur un rustique tabouret de bois qu'il avait placé
juste devant les flammes. Sa femme, qui au fil des années avait
appris à interpréter les attentes de son mari, était sortie pour
aller puiser un pichet de bière à la réserve.
Nul besoin de mots. Marna savait que ce serait à elle, la fille
aînée, que reviendrait la tâche d'aller chercher les animaux à la
ferme Bartek. Sa petite soeur était trop occupée à aider en
cuisine. Quand à ses deux frères ils en étaient encore à l'âge où
l'on babille des sons sans signification et où l'on s'émerveille
devant la moindre tâche de lumière.
Marna mit un châle sur ses épaules, enfila des chausses
inconfortables et sortit sous la lumière dure et froide de la
lune.
Il n'y avait pas un bruit. Juste un ciel noir comme l'encre.
.2.
La jeune fille leva sa petite lampe à huile afin
d'éclairer le sentier. La lueur, faible et orangée, ne parvenait
pas à illuminer ne serait-ce qu'un pouce de terrain. Elle semblait
se heurter à un mur épais.
Marna n'avait jamais vu une telle pénombre, une obscurité si
intense qu'elle semblait avaler la nuit même.
Seule la petite flamme tressautant devant elle, semblait encore
lui indiquer qu'il existait un monde de mouvements et de couleurs.
Un monde qui n'était point celui du vide, du néant, de la mort tout
simplement.
Mais que se passerait-il lorsque la mèche serait entièrement
consumée ? Est-ce que le noir infini avalerait entièrement la jeune
fille ? La retiendrait prisonnière en un monde où les idées même de
temps et de lumières ne sauraient être imaginées ?
Marna tremblait, saisie d'une peur irrationnelle et
incontrôlable. Elle avait beau se morigéner, se répéter sans cesse
qu'elle n'était plus une petite enfant pour avoir ainsi peur du
noir, rien n'y faisait !
Mais elle ne pouvait reculer ! Son père ne la comprendrait pas.
C'était un homme rationnel faisant peu cas des superstitions et qui
ne croyait qu'aux monstres qu'il pouvait voir.
Elle continua ainsi son chemin, s'engloutissant en une terreur
affreuse. Elle leva les yeux vers le ciel. Les étoiles avaient
sombré. Elle aurait tout donné pour entendre le craquement d'une
brindille que l'on foule du pied, le hululement d'une chouette,
voir même les cris stridents d'une chauve-souris.
Et alors vint le son.
Au départ, il était faible et engourdi, semblable au
battement cardiaque d'une quelconque gigantesque créature.
Peut-être un dragon ou un ogre guettant le frêle dîner qui
avançait sur le sentier obscur ? Ou peut-être l'avait-il déjà
englouti ? Peut-être cheminait-elle en son sein, condamnée à
lentement y dépérir ?
Le bruit devint plus proche, plus fort. Marna y reconnut alors
la peau tendue d'un animal que l'on battait en rythme.
C'était un tambour ! Mais alors un tambour énorme, tel celui
dont l'on jouait à la parade des fous durant le carnaval.
Mais d'où pouvait venir cette musique ? Jamais les villageois ne
feraient durant cette période, en cet endroit et à cet heure-ci.
Puis pouvait-on parler de festivités en écoutant ce son lourd,
sinistre et primitif qui évoquait quelques rites sacrificiels aussi
anciens que sanglants.
Perdues dans ses sombres pensées, Marna n'avait point vu
que la mèche de sa lampe arrivait à sa fin. La lumière tressauta,
lutta quelques secondes et enfin s'éteignit.
Et, en un instant, Marna fut totalement submergée par la nuit.
Affolée, elle tournait en tout sens sans rien y voir tandis que le
tambour continuait sa sarabande, semblant se moquer et se réjouir
du désespoir de la jeune fille.
Où aller ? Que faire ? Marcher c'était se perdre à coup sûr !
Pourtant si elle restait, qui sait ce qui pouvait se faufiler vers
elle ? Mais peut-être attendait-on qu'elle bouge avant de
l'attaquer ? Valait-il mieux rester sur place et attendre que le
soleil se lève ? Mais si cette obscurité devait être éternelle
?
Marna croyait devenir folle ! Et alors, au loin, elle vit
une lumière verdâtre qui semblait provenir de l'endroit même d'où
sourdait les pulsations du tambour.
La jeune fille décida de marcher vers la lueur. Elle savait
qu'elle risquait d'y trouver des monstruosités innommables.
Cependant, elle préférait cela car, au moins, elle les verrait.
Elle ne voulait pas attendre de mourir sous les coups d'une
créature qui s'approcherait dans sa nuit et dont elle ne sentirait,
au dernier instant, que les crocs déchirer sa chair.
Marna marcha donc vers la lumière en un trajet interminable,
récitant des prières infantiles et s'imaginant des orgies
sanglantes,espérant un prince charmant et redoutant le
prédateur.
Elle déchira sa robe aux ronces multiples,s'y égratigna les
mains, les jambes, le visage, s'y emmêla les cheveux en y laissant
quelques touffes douloureuses. Mais elle continuait son chemin dans
un état second, sonnée par la peur.
La lumière verdâtre et morbide devint de plus en plus intense,
découvrant un paysage désolé d'arbres rabougris et secs. Les sons
du tambour étaient assourdissants. Marna parvint aux abords d'une
clairière. En son centre, la jeune fille y vit un spectacle
stupéfiant.
.3.
Un chêne grand comme plusieurs maisons se dressait
fièrement. Son ombrage majestueux semblait courir d'un bout à
l'autre de la petite prairie. Des torches fixées sur des trépieds
en fer forgé avaient été installées tout autour de l'arbre. A
chacune des branches pendait un tout petit lumignon. Et chacun
diffusaient une même lumière verte.
Marna avait l'impression d'admirer un ballet spectral. Peut-être
était-elle tombé sur ce légendaire sabbat des morts dont les
anciens ne parlaient qu'en tremblant ?
Parcourant en ligne droite l'espace compris entre le chêne
et l'orée du bois, on pouvait voir une tranchée profonde et boueuse
qui, à sa fin, s'engouffrait dans un trou béant qui s'ouvrait dans
les entrelacs des racines de l'arbre géant.
On aurait dit une bouche cruelle et édentée. C'est de ce gouffre
affreux que semblait monter les martèlements du tambour.
Marna, comme hypnotisée par ce mystère dont elle voulait
tout connaître quitte à ce que la fin en soit funeste, décida
d'explorer l'intérieur de l'arbre.
Tout d'abord elle se laissa choir dans la tranchée et s'enfonça
de deux pieds, au moins, dans une boue noirâtre et visqueuse.
Engluée jusqu'aux genoux, elle se déplaçait avec difficultés,
combattant sans répit afin d'arracher ses jambes à l'étreinte
collante du sol. Dans un bruit de succion, Marna perdit ses deux
souliers et dut continuer à cheminer ainsi dans cette fange infâme,
grouillante de lombrics et de scolopendres.
Plusieurs fois, au cours de ce laborieux parcours, fut-elle
tentée de rebrousser chemin. Cependant, avec obstination et malgré
la peur, la fatigue et des muscles de plus en plus endoloris,elle
continua d'avancer. Enfin, Marna parvint à la crevasse qui
s'ouvrait sous les racines du chêne.
La cavité était lisse et l'air qui en sortait semblait sec
et chargé de poussières. L'espace semblait suffisamment grand pour
qu'un enfant de 10 ans puisse y marcher debout.
Dès l'entrée, des marches taillées dans un espèce de grès
brunâtre s'enfonçaient dans les entrailles de l'arbre. L'ensemble
était faiblement éclairé par une douce lueur mordorée qui semblait
sourdre de l'écorce même du titan.
Marna emprunta l'étrange escalier et descendit vers le coeur de
la terre. Rapidement, elle dut franchir un passage étroit et
jaillit du bois vers la pierre. Le voyage continuait en un royaume
minéral, un boyau de quartz luminescent.
Sur chaque côté une frise délicate avait été gravée. Elle
représentait des évènements anciens, des mythologies oubliées. Elle
figurait une cosmogonie complexe, l'essence des contes
premiers.
Mètre après mètre, les images se succédaient. Un château
d'or toisant une forêt verdoyante. Une déesse rousse, aux cheveux
ondulés, vêtue de brocart bleu, se promenant au milieu des pêchers.
Une reine, majestueuse et terrible, trônant sur une montagne de
têtes coupées. Des guerriers élancés, armés d'épées bleutées, se
présentant devant le portail noir d'une forteresse où hurlaient les
loups. Des être trapus, portant une longue barbe, explorant les
grottes les plus profondes afin d'en extraire l'or et le rubis. Des
dragons vermillons, hauts comme des collines, dormant au sommet de
leur gigantesque trésor. Un dieu musculeux et irascible , debout
sur un bateau naufragé, affrontant un serpent de mer au souffle
venimeux. Des archers à genoux tirant sans relâche sur un monstre
s'apprêtant à dévorer le soleil. Une princesse gracile pleurant des
larmes de cristal une fois son cou tranché...
Des échos revenaient à Marna. Des souvenirs lointains
quand toute petite elle écoutait son oncle conter de vieilles
légendes durant ces soirées d'hiver où le gel raccourcissait les
journées. C'était un ermite bourru venant avec la pluie et
repartant avec l'éclaircie, qui hantait les landes avec son
troupeau de moutons et son chien borgne. Il était mort il y a bien
longtemps et les histoires, qu'il disait colportées par les
bruyères et les ruisseaux, avaient été oubliées. Maintenant, quand
régnait les frimas, on discutait du cochon qui engraissait et de
l'orge qui ne voulait point pousser. Le soir, devant un bol de
soupe que l'on lampait ensuite en silence, on récitait une prière
car l'on avait oublié les fées.
Une sagesse ancienne, ponctuée d'éclats sanglants, c'était
assoupie. Mais l'Histoire de ce monde terrible et merveilleux avait
été gravée par des artistes inconnus dans un corridor enfoui sous
une forêt sombre. Et les contes reposant en cette crypte de quartz
attendaient que l'Homme les colportent à nouveau de montagnes en
landes, le long des fleuves et des chemins forestiers, dans les
venelles boueuses des villes fortifiées et dans les fermes perdues
balayées par le vent.
Le rythme du tambour traversait le couloir, le faisant
vibrer sourdement. Cela ajoutait à l'aspect ancestral, primitif de
l'oeuvre que contemplait Marna. Les créatures qui avaient gravée
ces motifs devaient être incroyablement anciennes. Surement plus
vieilles que les grandes cités et les empires puissants qui
dictaient leurs lois à l'Homme. Certainement plus vieilles que
l'humanité elle même d'ailleurs.
D'instinct, Marna sentait qu'elle allait rencontrer le maître
d'oeuvre de cette frise gigantesque, aussi ancienne soit-elle. Elle
savait qu'il se tenait debout, à l'attendre, dans une pièce
proche.
Déjà elle voyait se détacher une ouverture rectangulaire creusée
à même la roche. Ce n'était plus qu'une question de secondes.